« Le vrai et le seul problème technique de la transition écologique, c’est son financement » – Nous avons rencontré Gaël Giraud

Gaël Giraud est chef économiste à l’Agence Française de Développement (AFD) depuis 2015. Outre ses fonctions de directeur de recherches au CNRS et de directeur de la chaire « Energie et Prospérité » (soutenue par l’ENS, l’Ecole Polytechnique, l’ENSAE et l’Institut Louis Bachelier), il enseigne également à l’Ecole des Ponts Paris Tech et donne régulièrement des conférences dans divers institutions de recherches. Après une thèse en mathématiques portant sur la théorie des jeux, il se spécialise dans la théorie de l’équilibre général et s’intéresse aujourd’hui tout particulièrement aux questions de financement de la transition énergétique et écologique. A ce titre, il a fait partie de la Commission internationale Stern-Stiglitz sur la tarification carbone en 2017. En 2009, il a été nominé pour le titre de « meilleur jeune économiste français » par Le Monde / Le Cercle des économistes.

Il nous a chaleureusement accueillies le 28 novembre dans son bureau à l’AFD.

 

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Source : AFD

 

Dans une tribune récemment publiée dans le Monde, vous déclarez que « la priorité est de réduire le train de vie des plus riches, pas de réduire la natalité des plus pauvres », à rebours de ce que l’on entend souvent sur la nécessité d’inspiration malthusienne de réguler la démographie des pays en développement. D’une manière générale, nous avons l’impression que vous intervenez dans les médias pour déconstruire les idées reçues sur ce qu’il faut faire face aux défis environnementaux et que derrière, il y a un appel à changer nos habitudes et nos valeurs. Par conséquent, comment envisagez-vous l’évolution des valeurs qu’il faut entreprendre pour faire face à ces défis?

C’est un sujet énorme. Ma conviction est que, pour réussir à répondre aux défis qui nous sont posés par la question écologique au sens large, nous devons effectuer une véritable conversion, j’allais presque dire spirituelle, par rapport à un certain imaginaire politique, social, qui nous est véhiculé depuis la Révolution Industrielle. On pourrait même dire dans un certain sens que cela remonte à bien plus haut ; déjà avec Descartes puis Newton, l’Occident a pris l’habitude de considérer qu’il y a l’humanité d’un côté et la Nature de l’autre, et que la Nature est une espèce de désert non-humain, insensible, qui ne parle pas et à qui il n’est pas nécessaire de parler. Là-dessus s’est greffée une relecture, évidemment complètement erronée, de ce fameux passage de Genèse 1,28. où Dieu s’adresse à Adam et Ève et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. ». Un procès a longtemps été fait à la tradition chrétienne d’avoir favorisé un rapport complètement instrumental à la Nature, mais il est indispensable de revenir sur la réalité de ce procès et de relire ce passage à la lumière d’Apocalypse 3 : 21 où l’idée de « domination » s’entend comme le fait que celles et ceux ayant traversé l’épreuve de la sainteté seront in fine appelés à participer au pouvoir aux côtés de l’Agneau, le Christ. Cela veut dire que le Dieu de la Bible est un Dieu qui partage le pouvoir avec l’Humanité, par conséquent, le pouvoir qu’il exerce lui-même sur l’Humanité, c’est la puissance de partager. Nous pouvons alors relire la domination dont il est question dans la Genèse et dans l’ensemble de la Bible, rétroactivement, à la lumière de ce qui est écrit à la fin dans l’Apocalypse : la domination est fondamentalement  une puissance de partage. Elle ne peut pas être une domination instrumentale. Il y a donc là une conversion fondamentale à faire, y compris du côté de certains catholiques, qui ne sont pas forcément à la meilleure enseigne. Ils ont une tradition qui ne dit pas du tout d’instrumentaliser la Nature, mais certains ne le savent pas. Cependant, il faut constater que les Lumières dont nous sommes les héritiers aujourd’hui, concomitantes de la Révolution Industrielle, ne nous ont pas aidés à sortir de ce schéma-là, de cette espèce de cosmologie où il y a une séparation nette entre la nature et la culture, pour reprendre les termes de l’anthropologue Philippe Descola.

Cette scission de l’homme d’avec la nature, c’est le schème ontologique que Descola nomme précisément « naturalisme » et qui, selon lui, caractérise les sociétés occidentales.

Oui, c’est tout à fait cela; c’est l’idée que les intériorités des êtres humains sont fondamentalement différentes de celles des non-humains (animaux, végétaux, l’environnement dans son ensemble) et même supérieures à elles, malgré la continuité des physicalités (qui se manifeste dans l’énoncé des lois de la nature). C’est donc avec cette idée qu’il faut rompre.

Voilà pour le premier aspect. Le second consiste en la question de savoir comment réorganiser nos sociétés et même notre manière de faire de la science, notre manière de philosopher, de sorte que nous tenions compte du fait que nous sommes insérés dans Gaïa, pour parler comme Bruno Latour, et que nous avons en face de nous une Nature qui n’est pas inerte, qui n’est pas insensible à ce que nous faisons, mais qui participe avec nous à notre existence. Voilà donc le type de changement d’épistémé, au sens de Foucault, qu’il nous faut opérer.

Comment peut-on effectuer ce changement ?

Je n’ai pas de réponse à cette question, et, sauf à jouer le gourou, personne n’en a, parce qu’on ne peut pas prendre un point de vue extérieur à ce changement-là pour dire « voilà comment il faudrait changer ». Cela supposerait qu’il y ait un dehors par rapport à ce changement culturel et anthropologique ; or vous comme moi sommes dedans ! En revanche, ce qu’on peut faire c’est observer, en tant que témoin participant, les lieux où l’on voit qu’il y a du changement, les signaux faibles. Ce n’est donc pas un point de vue normatif, où, de l’extérieur, on dirait « voilà ce qu’il faut faire », mais c’est un point de vue de contemplatif dans l’action qui dit : « j’observe qu’il y a des initiatives – nombreuses – qui naissent un peu partout, qui semblent aller dans le sens d’une remise en cause de ce paradigme global et occidental – on pourrait dire du naturalisme, et qui inaugurent une autre manière de se rapporter au monde, aux choses, aux animaux, aux plantes, par conséquent une autre manière de se rapporter aux hommes, parce que les deux vont de pair ».  Tout ce qui tourne autour du mouvement de l’écologie y participe, même s’il y a des débats profonds. La prise de conscience récente mais réelle et sincère aujourd’hui de l’immensité des dégâts provoqués par le changement climatique, ainsi que la mobilisation de la communauté internationale, y participent aussi. De même que l’Accord de Paris en 2015, qui est un énorme succès diplomatique. Dans le domaine économique, tout ce qui tourne autour de l’économie circulaire, du recyclage des déchets, de l’apprentissage d’une vie sobre avec des énergies renouvelables, et du renoncement à piller sans vergogne tout ce qui n’est pas renouvelable dans la nature, va évidemment dans le bon sens.

Est-ce qu’on peut aller jusqu’à parler d’une forme de décroissance, d’une certaine manière?

Alors, la décroissance du PIB, c’est un autre sujet. Je pense qu’il faut faire très attention. Je n’ai jamais fait de plaidoyer en faveur de la décroissance du PIB à cause de la question de l’emploi, dans la mesure où, jusqu’à une date récente, on ne savait pas créer de l’emploi autrement qu’en accroissant le PIB. Il n’en demeure pas moins que ce qu’il faut redire, c’est que le PIB est un très mauvais indicateur, quel que soit le critère qu’on s’est fixé. Il a été construit dans des circonstances historiques précises pour mesurer l’aptitude de nos voisins à nous faire la guerre (c’est la raison pour laquelle le travail ménager des femmes, par exemple, n’est pas dedans, car ça n’aide pas à faire la guerre… Comme le croient les hommes ! Pourtant, si les soldats qui sont au front n’ont pas les femmes derrière qui leur font à manger, je ne sais pas comment ils font…). Je referme cette parenthèse. En fait, on s’en fiche pas mal de la croissance ou de la décroissance du PIB, ce n’est plus le sujet. Ce qu’il faut faire avant tout, c’est la transition écologique. Que ça fasse augmenter le PIB, comme c’est possible, ou que ça le fasse décroître, comme on risque de l’expérimenter, c’est un sujet complètement secondaire.

En revanche, il y a d’autres indicateurs beaucoup plus pertinents que le PIB qu’il faut surveiller. Vous connaissez certainement la commission Sen-Stiglitz, qui a dressé un panorama d’une centaine d’indicateurs alternatifs. Je prends juste l’exemple de l’IDH, non pas parce que c’est le meilleur indicateur, mais parce qu’après le PIB c’est peut-être le plus connu, le plus simple, et parmi les indicateurs les plus simples, le plus pertinent. Si on veut assurer la transition écologique, cela veut dire qu’il faut qu’on ait un mode de vie qui, le plus rapidement possible, devienne durable, donc compatible avec la vitesse du renouvellement des écosystèmes naturels. Ce constat nous fixe un plafond. Mais si on adopte l’IDH comme critère, alors il faut absolument que l’IDH ne baisse pas trop au cours de la transition écologique pour un certain nombre de pays. Un plancher nous est fixé par l’IDH. De manière plus profonde, on pourrait dire que ce plancher est fixé par le droit, c’est-à-dire les droits de l’Homme, même ce concept ne suffit pas : parlons du travail décent au sens de l’OIT, par exemple, et donc de toute une série de représentations que nous nous sommes données à nous-mêmes à propos de ce qu’est la dignité humaine. L’IDH, en soi, est une manière bureaucratique et technocratique de capturer la dignité humaine. Par conséquent la question qu’on peut se poser, c’est : sommes-nous capables, aujourd’hui, d’avoir une société dans laquelle on ait une empreinte écologique au sens de Mathias Wackernagel — c’est-à-dire une mesure de la pression anthropique exercée sur les écosystèmes transcrite en unités de surface utilisée — qui soit inférieure ou égale à 1, ce qui est la condition pour que ce soit durable, avec  un IDH pas trop antipathique, par exemple au moins égal à 0,8 — c’est l’IDH de la Russie aujourd’hui. Eh bien… il n’y en a pas. Aucun pays n’est capable de faire ça. Nous, les pays occidentaux, nous avons des IDH très élevés, mais une empreinte écologique largement au-dessus de 1, et les pays très pauvres ont une empreinte écologique inférieure à 1, tant mieux pour eux, mais un IDH très, très antipathique. Typiquement, le Soudan est tout à fait en queue de distribution, avec un IDH très faible et une empreinte écologique très faible, tandis que la Suisse, ou a fortiori les Etats-Unis, la Belgique, ou la France, ont une empreinte écologique très largement supérieure à 1 et un IDH très élevé.

Posons-nous donc la question de savoir comment arriver, dans les pays du Nord, à faire baisser l’empreinte écologique sans trop baisser l’IDH, et dans les pays du Sud, à augmenter l’IDH sans augmenter l’empreinte écologique. Notons qu’il y a quelques années, il y avait un pays qui avait un IDH égal à 0,8, avec une empreinte écologique pile égale à 1 : Cuba. Aujourd’hui, Cuba est sorti de ce carré magique, entre autres raisons parce qu’avec l’ouverture des frontières aux relations internationales avec les Etats-Unis, l’empreinte écologique cubaine est repassée au-dessus de 1. Mais je cite volontairement l’exemple de Cuba parce que malgré tout, on n’a pas forcément envie de construire une société cubaine pour l’ensemble de la planète. Il faut donc reformuler la question : plutôt que de vouloir la croissance du PIB, aujourd’hui le grand objectif que nous devrions collectivement nous fixer est : comment réussir à faire baisser l’empreinte écologique pour ceux qui sont au-dessus de 1, à faire monter l’IDH pour ceux qui sont en-dessous de 0,8, tout en préservant les acquis démocratiques des Lumières, voire en les étendant, si possible ?

Mais c’est encore plus difficile!

Oui. Mais si on ne tient pas ensemble ces trois thèmes-là, on va vers une société très, très peu agréable…

Comment envisagez-vous le rôle que l’économie peut jouer dans cette transition, à la fois des outils et des technologies, et des valeurs ?

Elle a un rôle absolument majeur à jouer. Aujourd’hui, l’économie néoclassique est plutôt un obstacle, de mon point de vue, à cause à la fois des valeurs et, disons, du mode de pensée qu’elle véhicule, et des conclusions auxquelles elle permet de parvenir. L’économie néoclassique est construite sur un modèle qu’on pourrait appeler « cartésien caricatural », c’est-à-dire un modèle où la nature ne joue aucun rôle dans la vie économique. Dans ce modèle, on produit la prospérité, capturée essentiellement par le PIB, par la production d’objets, via du capital et du travail, sans énergie ni matières premières – sans matières minérales. Et, comme on peut le dire sous forme de boutade, le capital sans énergie, ce sont des sculptures, et le travail sans énergie, ce sont des cadavres : l’économie néoclassique nous parle de cadavres entourés de sculptures, mais pas du monde réel. Il y a donc un enjeu considérable à réformer l’économie de manière à ce qu’elle tienne compte du fait qu’en vérité, une économie est comme une grande structure dissipative au sens de Prigogine : il lui faut constamment un afflux de matière et d’énergie pour qu’elle puisse maintenir sa structure, sinon elle s’effondre ; elle produit constamment du travail – au sens physique du terme : soit du travail mécanique, soit du travail calorifique, soit de l’électricité, etc. ; et elle exsude constamment des déchets. Ne pas tenir compte de cette vision circulaire de l’économie, c’est tout simplement nous empêcher de pouvoir adresser l’énorme question écologique. Donc, à la fois, l’économie dominante aujourd’hui est plutôt un obstacle, et sa conversion pourrait nous aider à apprendre à résoudre le problème auquel nous faisons face. Mais cette conversion suppose qu’elle s’ouvre à la réalité notamment thermodynamique et qu’elle quitte le paradigme néoclassique dans lequel elle est enfermée aujourd’hui.

Quels conseils donneriez-vous à des étudiants en économie pour tirer le meilleur de leurs études et, notamment, pour se préparer à faire face aux enjeux futurs ? Comment ce nouveau paradigme qu’il faudrait trouver pourrait-il s’inscrire dans l’enseignement de l’économie ?

C’est rare, mais il me semble qu’il existe quelques cursus d’économie écologique et d’économie de la transition. Par exemple, au Schumacher College à Totnes (une ville britannique « en transition »), on donne des cours d’économie complètement revisités, de manière à être ordonnés à la question écologique – ils appellent cela « Gaian Economics ». C’est un exemple des choses qu’il faut pouvoir développer. Le cursus a été fondé par Satish Kumar, un disciple de Gandhi, donc tout le monde mange bio, végétarien, on cultive le potager et on mange ce qu’on a cultivé, on commence la journée par une méditation… ça n’a rien à voir avec le modèle occidental de la classe prépa française, mais c’est très, très intéressant. Donc voilà le conseil que je vous donnerais : cherchez les lieux d’apprentissage de ce type d’économie-là.

Après, pour le reste, cultivez l’esprit critique par rapport à l’économie néoclassique. Lisez Steve Keen : il a réalisé une espèce de grande synthèse de tous les arguments qui déconstruisent l’économie néoclassique. Lisez-la, assimilez-la, et interrogez vos profs qui vous récitent le catéchisme néoclassique ! Je vous donne un exemple que je raconte souvent. Un étudiant en école d’ingénieur a fait un stage avec moi où il a travaillé sur un modèle quantitatif qui ne comportait pas d’anticipations rationnelles. Au moment de la soutenance de stage, un professeur dans le jury se dit surpris de l’absence d’anticipations rationnelles dans ce modèle. L’étudiant, un peu gêné, explique que lui et moi (j’étais dans la salle) avions jugé que ce n’était pas forcément l’hypothèse la plus pertinente à faire pour la question que nous nous posions. Là, le visage du professeur se décompose : pour lui c’était un échec pédagogique. Il dit à l’élève « Mais, monsieur, cela fait trois ans que vous êtes dans notre école, vous n’avez toujours pas compris qu’un modèle sans anticipations rationnelles ne vaut rien ? ». Comme il voit que l’élève est un peu incrédule, il lui donne un exemple : « Moi, je suis papa depuis trois mois. Et comme je suis un père responsable, j’anticipe le prix du baril de pétrole en 2040 pour l’avenir de mon enfant. ». En fait, là, le collègue s’est trahit : dans un monde normal, deux gars en blanc auraient dû entrer dans la salle et et l’emmener dans un endroit où il arrête de nuire. D’une certaine manière la leçon est faite : si le prof en face répond cela, vous, élève, vous savez à quoi vous en tenir.

Donc, pour résumer : cherchez les lieux où on enseigne l’économie de demain, comme le Schumacher College. C’est la même disposition que tout à l’heure : soyez attentif aux initiatives, aux lieux où la société de demain est déjà en train de pousser. Il existe aussi quelques masters d’économie et de l’environnement, où l’on enseigne des points importants et pertinents pour la transition. A l’ENS, vous avez la chance d’avoir David Claessen, directeur du Centre d’Etudes et de Recherche sur l’Environnement et la Société, allez-le voir et demandez-lui comment vous former en écologie. Et gardez un recul critique par rapport à ce qu’on vous apprend en économie néoclassique : là, Steve Keen peut vous aider.

Restons dans le champ de l’économie comme discipline. On pourrait dire qu’il y a une certaine contradiction entre d’une part, l’omniprésence de l’économie dans les médias et, d’autre part, le fait que la plupart des citoyens ne savent pas vraiment ce qu’il y a derrière les concepts économiques. A votre avis, pourquoi la culture générale économique est-elle faible en France ?

J’aurais plusieurs niveaux de réponse. Premièrement, l’économie est une discipline technique : on ne peut pas dire le contraire, quand même. Regardez la médecine : tout le monde est concerné par la médecine, mais qui y comprend vraiment quelque chose ? L’autre jour on m’a fait une prise de sang, on me donne l’analyse et on me dit qu’il me manque des alpha-globulines : je n’ai aucune idée de ce que sont les alpha-globulines. Alors, mutatis mutandis, on pourrait dire qu’il y a quelque chose de cet ordre-là en économie, ce qui n’est pas complètement illégitime. C’est lié à l’explosion des techniques depuis le XVIII° siècle environ. L’« honnête homme » du XVIII° siècle qui maîtrise la totalité des techniques disponibles dans la société de son temps, ça n’existe plus aujourd’hui, et depuis longtemps.

Après, il y a un deuxième enjeu qui est l’ésotérisme volontairement entretenu par un certain nombre d’économistes : l’économie néoclassique est très largement une économie dogmatique qui fonctionne par argument d’autorité, et pour donner du relief à l’argument d’autorité, il faut l’entourer d’un certain mystère. Pour cela, le meilleur moyen est de parler un jargon incompréhensible. Ce n’est pas un procès que je fais à tous les économistes, mais il y a un peu de cela quand même. Par exemple, à titre personnel, je constate que quand je donne des conférences grand public, j’ai souvent des gens qui viennent me voir pour me dire « Ah, c’est la première fois que je comprends quelque chose en économie de ma vie, si tous les économistes parlaient comme vous j’aimerais l’économie. » Or je ne suis pas spécialement doué, j’essaie juste de restituer aux autres ce que je comprends moi-même, donc si les autres ne le font pas comme ça, c’est qu’il y a pour certains d’entre eux un jeu – inconscient – qui consiste à se faire valoir en étant en partie incompréhensibles.  

On pourrait discerner un troisième niveau de réponse, lié aux prises de parole publiques des banquiers centraux. Si vous essayez de lire les communiqués des banques centrales, c’est quasiment toujours inintelligible. Il y a une raison à cela : comme vous le savez, on peut avoir ce qu’on appelle des « taches solaires » sur les marchés financiers, c’est-à-dire des variations des cours qui ne sont pas corrélées à des variations des fondamentaux réels, mais simplement à des mouvements d’opinion induits par la prise de parole publique de quelqu’un qui fait autorité – par exemple, un banquier central. L’exemple le plus connu et le plus caricatural, c’est ce qui s’est produit lors de la visite protocolaire de George Bush au Japon en 2002. Le Japon est alors enfoncé dans la déflation depuis le début des années 90 à cause de la crise financière de 1990 qui vit l’éclatement de la bulle immobilière nippone, une sorte de répétition générale de la crise des subprimes de 2007. George Bush fait une conférence de presse et, au lieu de parler de la déflation, il dit « dévaluation ». Du coup, sur tous les marchés financiers, les traders s’affolent et se mettent à vendre du yen massivement pour éviter de perdre de l’argent, le cours du yen s’effondre : il perd plusieurs pourcents en quelques heures. A telle enseigne que le Premier Ministre japonais de l’époque, Junichiro Koizumi, fait une contre-conférence de presse en expliquant l’erreur de Bush, et le yen reprend 3%. Cela veut dire qu’aujourd’hui, du fait de la financiarisation des économies, lorsqu’une personnalité publique prend la parole, elle sait, si elle est un tout petit peu avertie, que ce qu’elle dit peut avoir une influence et créer une tache solaire sur les marchés financiers. Le président de la République, Emmanuel Macron, sait très bien cela. Les banquiers centraux savent tous cela, Draghi joue avec cela en permanence. Du coup, cela rejaillit sur l’ensemble de la profession des économistes qui, d’une certaine manière, se mettent à adopter le même langage un peu sibyllin et énigmatique. Cela devient un style global pour l’ensemble de la profession. Ce n’est pas un procès d’intention que je fais à mes collègues, ce n’est pas seulement pour cultiver l’ésotérisme et se faire valoir, pour écarter les gêneurs, ou pour maintenir le dogme sacré de ce qui ne fonctionne que par argument d’autorité, mais c’est à cause de la financiarisation de notre société. Elle pose un problème de plus à la parole de vérité en économie, un problème qu’on ne se posait pas il y a vingt ans.

En parlant de la finance, pouvez-vous revenir sur ce que vous pensez de la finance d’aujourd’hui, à la fois par rapport à la crise économique qui vient de se produire, et par rapport aux enjeux actuels et futurs de développement et d’environnement ?

Je répondrais en deux points. Premièrement, nous sommes de nouveau sur une bulle financière majeure. Les marchés financiers ont complètement rattrapé l’effondrement de 2008 (perte d’un quart de la capitalisation boursière) et les cours financiers comme le Dow Jones et d’autres atteignent de nouveaux sommets, ils ont même dépassé les sommets de 2006-2007, alors que l’économie réelle aujourd’hui ne fait que tourner la page de la crise financière de 2009 et se remettre de ses impacts économiques (en Europe, l’économie réelle a perdu 9 ans). Il y a donc de nouveau un découplage entre les marchés financiers et l’économie réelle. D’autre part, les dettes privées ont recommencé à s’envoler dans tous les pays industrialisés. C’est un signe : l’endettement privé progresse pour profiter de la bulle spéculative. Donc, tôt ou tard, cette bulle va exploser : nous marchons au-devant d’un nouveau krach financier. D’où cela va partir, personne ne peut le dire : il y a plein de foyers possibles. Vous avez l’énorme montagne de dette des étudiants américains, quelque chose comme 1000 milliards de dollars. Vous avez les nouveaux crédits subprime que le secteur bancaire américain recommence à accorder, à la fois sur des maisons, mais aussi, maintenant, sur des voitures. L’argument « imparable » derrière ces crédits est le suivant : lorsque l’emprunteur ne peut plus rembourser, on lui saisit son collatéral ; en 2007-2008, c’était sa maison, donc les gens ont dormi dans leur voiture. Là, si la voiture est le collatéral, les gens vont forcément rembourser, où iraient-ils dormir ? Quel argument profond… La réalité, c’est que les gens vont juste aller dormir dehors. En plus de cela, les banques américaines recommencent à titriser, comme avant 2008. Evidemment, il y a quelques pare-feu : on leur demande de garder 5% du risque dans leur bilan, mais 5% ce n’est pas beaucoup, cela ne les empêche pas de titriser et, de fait, lorsque tout cela va s’effondrer, elles vont quand même perdre beaucoup d’argent. La crise peut aussi venir des grandes banques publiques chinoises qui ont, semble-t-il, des bilans très dégradés, mais qui sont très opaques là-dessus. Elle peut venir de l’Europe : Monte dei Paschi a quand même fait faillite à Noël [2016], dans la plus grande discrétion. C’est l’Etat italien qui a tout repris à sa charge et l’Union Bancaire Européenne n’est absolument pas intervenue. J’ai fait un rapport au Parlement Européen en 2015 pour expliquer que l’Union Bancaire Européenne ne protège pas le citoyen, le contribuable européen. Voilà pour le premier aspect. Pour éviter un nouveau krach, de nombreuses solutions existent, que j’ai décrites un peu partout, mais, en tout cas, on n’a pas vraiment pris le chemin pour éviter cela.

Deuxièmement, le vrai, le seul problème technique de la transition écologique, outre la conversion on pourrait dire anthropologique dont on a parlé tout à l’heure, c’est le financement de cette transition. Pour conserver quelque chance de limiter la hausse des températures à +2°C à la fin du siècle, nous avons besoin d’infrastructures vertes qui coûtent entre 50 000 et 90 000 milliards d’euros, répartis sur quinze ans. Le PIB mondial est de l’ordre de 75 000 milliards de dollars en 2016, donc cette somme est de l’ordre du PIB mondial. C’est assez considérable, mais, bonne nouvelle, il y a beaucoup d’argent sur la planète. Par exemple, l’encourt nominal des actifs dérivés représente plus de 240 000 milliards. On est capables de mettre beaucoup d’argent dans les actifs dérivés dont l’utilité sociale est très discutable, on pourrait mettre cet argent dans la transition. La difficulté vient de ce que cet argent est piégé dans les marchés financiers, qui, grâce à des opérations à fort effet de levier, promettent des rendements sur investissement très élevés, par exemple 15% par an, alors qu’aucun investissement dans l’économie réelle, et a fortiori dans l’économie réelle verte ne permet d’avoir de tels taux de rendement sur investissement. Tout ce capital est piégé comme dans un trou noir, qui absorbe l’énergie et l’information sans jamais la restituer, il est piégé dans les investissements financiers sans lien avec l’économie réelle.

La question qui découle de ce constat est la suivante : quels tuyaux, quelle tuyauterie permettrait de capter cet argent dans l’investissement réel ? Plein de solutions ont été proposées. Le rapport Stern-Stiglitz, auquel j’ai participé, fait la promotion d’un corridor de prix carbon : grâce à la tarification carbone, vous rendez très chers les investissements polluants, donc vous augmentez la rentabilité des investissements non-polluants. Vous rétablissez un petit peu la balance entre les investissements bruns, qui sont destructeurs, et les investissements verts, qu’on voudrait privilégier. Mario Monti a proposé un impôt européen sur les sociétés, dont les recettes seraient utilisées pour financer la transition. Les profits dégagés par les grandes multinationales sont colossaux, tandis que l’impôt sur les sociétés en Europe s’est effondré au cours des trente dernières années (alors qu’il est resté constant aux Etats-Unis). Il y a donc une marge de manœuvre énorme : en remontant ne serait-ce qu’au niveau des Etats-Unis, qui ne sont pas un parangon de vertu par ailleurs, on dégagerait des recettes budgétaires significatives, qu’on pourrait utiliser pour la transition. Il y a évidemment la vieille idée de la taxe Tobin sur les transactions financières. Il y a aussi l’idée, actuellement promue par Pierre Larrouturou et Jean Jouzel, d’utiliser la création monétaire par la banque centrale. C’est une idée dont j’ai fait la promotion il y a cinq, six ans : les banques centrales créent de la monnaie pour sauver les banques, pourquoi est-ce qu’elles ne créeraient pas de monnaie pour sauver la planète ? Par exemple, de 2014 à aujourd’hui, la BCE a créé 2 300 milliards d’euros, qu’elle a injectés dans le marché interbancaire. C’est l’équivalent du PIB français, en trois ans. Sur ces 2 300 milliards, 230 ont été prêtés par les banques à l’économie réelle : un dixième. Ce n’est pas beaucoup ! Il y a donc un vrai sujet : pourquoi la BCE ne pourrait-elle pas créer de la monnaie pour financer des projets verts ? Après, on peut imaginer des tas de dispositifs en utilisant la BEI [Banque Européenne d’Investissement], la BCE, la BERD [Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement]… l’imagination n’a pas de limites. On pourrait aussi utiliser la garantie publique, c’est un sujet qui revient beaucoup aujourd’hui. A la COP23, j’ai participé à une table ronde lancée par le Conseil de l’hydrogène, dans lequel siégeaient notamment Air Liquide et la secrétaire d’Etat Brune Poirson, afin de faire la promotion de solutions de financement qui mobilisent la garantie publique. Une fois que l’Etat donne sa garantie, cela participe à ce qu’on appelle le dé-risking des investissements, en bon français : le risque n’est plus porté par la banque qui prête mais par l’Etat. Evidemment, il ne faut pas le faire n’importe comment, c’est du hors-bilan, certes, mais cela finit par peser sur la crédibilité de l’Etat. Il n’empêche qu’on pourrait utiliser beaucoup plus la garantie publique pour financer la transition qu’on ne le fait aujourd’hui. Il existe donc de nombreuses solutions techniques de financement qui consistent, pour reprendre l’image, à mettre la tuyauterie au bon endroit, pour acheminer l’argent qui existe et qui est disponible au bon endroit.

Cela semble appeler à une action qui n’est plus nationale. L’échelle nationale devient-elle caduque ?

Non, toutes les échelles sont pertinentes. Je vous donne quelques exemples. A l’échelle nationale, on pourrait très bien mettre en œuvre aujourd’hui la directive Barnier de séparation des banques de crédit et des banques d’affaires. On l’a fait avec une loi, mais on peut aller plus loin que cette loi. A l’échelle européenne, on pourrait mettre en place la taxe Tobin, ou l’impôt sur les sociétés de Mario Monti. A l’échelle plus qu’européenne on pourrait réformer les règles prudentielles qui encadrent l’activité des banques, ce qu’on appelle aujourd’hui Bâle III. On pourrait écrire un Bâle IV vert : en termes d’exigences de fonds propres pour les banques, si celles-ci accordent un crédit vert, on leur donne un bonus, donc on est moins exigeants en termes de capital que ne l’est Bâle III aujourd’hui, et si elles accordent un crédit brun, on leur met un malus, on est plus exigeants : comme le capital coûte cher, l’incitation est très forte pour une banque. Cela ne peut pas se décider au niveau national ni européen, mais au niveau du comité de Bâle, en Suisse, qui édicte les règles prudentielles des banques. Récemment, certaines banques ont annoncé qu’elles vont spontanément se soumettre à un système de bonus-malus. A un quatrième niveau, on pourrait changer la comptabilité et se doter d’une comptabilité nationale et d’une comptabilité d’entreprise vertes, qui tiennent compte de la dette écologique des entreprises et des Etats. Cela demande une réforme des normes comptables internationales : les normes IFRS. C’est donc à l’IASB (International Accounting Standard Board), le comité qui édicte ces normes, basé à Londres, de bouger. La France siège à l’IASB, elle peut donc contribuer au débat, mais elle n’est pas toute seule. Il n’empêche que, de mon point de vue, on peut agir à tous les niveaux.

On pourrait également agir au niveau de l’OMC [Organisation Mondiale du Commerce]. L’OMC aujourd’hui considère que la sphère financière n’est pas de son ressort, or le cours des principales matières premières de la planète, le pétrole mais aussi les matières premières agricoles, n’est plus dicté par l’offre et la demande réelles de pétrole, mais par les mouvements de capitaux sur les marchés financiers d’actifs dérivés sur le pétrole. Lorsque tout d’un coup le cacao s’effondre, comme c’était le cas l’an dernier, c’est en partie dû à la spéculation financière. Lorsque le pétrole fait le yoyo en 2008, c’est uniquement dû à la spéculation financière. Il y aurait donc un enjeu qui serait de réformer l’OMC de manière que la sphère financière, et notamment les dérivés sur les matières premières, entrent dans le périmètre d’action de l’OMC, et que l’OMC soit responsable de la stabilité des prix des matières premières. Il y a plein de propositions possibles.

Propos recueillis et retranscrits par

Emeline Baudet, doctorante à l’AFD, et Maëliss Gouchon, pour Economens

 

Bibliographie & pour aller plus loin 

Gaël Giraud, Illusion financière. Des subprimes à la transition écologique, Editions de l’Atelier, 2013  – le livre est résumé ici

Un portrait de Gaël Giraud par Le Monde  

Une compilation de 40 textes autour de la transition énergétique par le site The Conversation 

« Idées pour le développement », un blog de l’AFD 

 

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